AFFAIRES
Le sauvetage
d'une entreprise
insolvable
Une proposition faite en
vertu de la Loi sur la faillite
et l'insolvabilité peut
satisfaire les créanciers et
sauver l'entreprise.
PAR EARL SANDS
Ce matin-là, Simon Chevalier était en route vers le bureau
du syndic,
où il avait rendez-vous avec sa CGA, Lucie Chung. Simon n'y
allait
pas de gaieté de cour. Les six derniers mois avaient été
les plus
difficiles de toute sa carrière; non seulement son entreprise
était-elle
au bord de la faillite, mais l'inquiétude commençait
à empoisonner sa
vie familiale.
Simon repensait aux débuts de son entreprise, Cuisi-Décor,
et au
succès qui n'avait pas tardé à venir. Pourtant,
voilà qu'il risquait
maintenant de la perdre.
QU'EST-IL ARRIVÉ?
Simon avait lancé son entreprise de fabrication d'armoires de
cuisine
sept ans plus tôt. Il connaissait bien son métier, et
les affaires ont vite
démarré. Doué d'un sens exceptionnel de l'organisation,
Simon savait
également comment s'y prendre pour motiver ses employés.
Parmi les
entreprises de taille comparable, sa chaîne de fabrication était
l'une
des plus efficaces au pays.
Malgré le succès de Cuisi-Décor, Simon et son épouse
avaient
conservé leur train de vie habituel et ne retiraient pas de
l'entreprise
plus d'argent qu'il ne leur en fallait. La plupart des profits étaient
donc
réinvestis dans l'entreprise, lui permettant d'atteindre un
taux de
croissance extraordinaire.
C'est alors que Simon a commencé à faire fausse route.
Il y a deux
ans environ, il a entrepris d'ouvrir une nouvelle salle d'exposition
dans
un quartier chic de la ville. Il a du même coup étendu
ses activités à la
province voisine, y embauchant du personnel de vente et y ouvrant
une autre salle d'exposition. Malheureusement, le moment était
bien
mal choisi pour une expansion : les deux salles d'exposition ont ouvert
leurs portes alors que l'économie amorçait un déclin.
De plus, Simon
avait consacré tant d'efforts à l'expansion de son entreprise
qu'il avait
négligé les affaires - jusque-là fructueuses -
de sa chaîne de
fabrication. L'an dernier, les activités de cette dernière
ont connu de
nombreux problèmes, si bien que l'entreprise a enregistré
une baisse
du profit brut de 300 000 $ par rapport à l'année précédente.
Simon se rappelait maintenant le conseil que lui avait donné
sa CGA,
un an et demi plus tôt : « Procède lentement à
l'expansion de ton
entreprise. Attends que les nouveaux points de vente soient établis;
s'ils font de mauvaises affaires, tu pourras alors te retirer en réduisant
tes pertes au minimum. » Simon n'avait pas suivi le conseil.
Six mois plus tard, voyant bien que son entreprise était dans
une très
mauvaise situation financière, Simon a demandé l'aide
de Lucie afin de
sauver son commerce. Ensemble, ils ont réorganisé les
activités de
Cuisi-Décor dans la province voisine. Ainsi, l'entreprise a
transféré
sans frais aux employés toutes ses activités liées
à la salle d'exposition
située dans cette province (il s'agissait principalement d'un
bail et
d'améliorations locatives). Les employés ont établi
leur propre
commerce, dont ils assumaient maintenant les coûts. Ce nouveau
commerce s'était engagé à acheter exclusivement
les produits de
Cuisi-Décor au cours des cinq prochaines années.
Après cette restructuration, l'entreprise était redevenue
rentable.
Toutefois, l'entreprise de fabrication faisait face à un problème
insurmontable. La dette envers les fournisseurs et la banque était
telle
que l'entreprise n'arriverait jamais à s'en acquitter, et les
fournisseurs
livraient maintenant uniquement contre remboursement.
LA RENCONTRE AVEC LE SYNDIC
Simon et Lucie se sont donc rendus au bureau d'un syndic, Serge
Pietrov. Lors d'une rencontre précédente, ils lui avaient
donné les
antécédents de l'entreprise : son succès initial,
son expansion, puis la
crise financière actuelle. Serge avait examiné les activités
et les
budgets des trois derniers exercices, préparés par Simon
et Lucie.
En posant quelques questions à Simon, Serge s'est aperçu
que
Cuisi-Décor devait 55 000 $ à Revenu Canada en retenues
à la source
sur les salaires, ainsi que 40 000 $ en TPS. Serge a alors demandé
à
Simon s'il savait de quelles dettes un administrateur est
personnellement responsable. Grâce à Lucie, Simon était
effectivement au courant des obligations d'un administrateur. Ce
dernier est responsable de toutes les dettes pour lesquelles il donne
une garantie personnelle : les responsabilités statutaires,
telles que les
salaires et la paie de vacances; les retenues à la source dues
à
Revenu Canada; la TPS et les taxes de vente provinciales (lorsque
l'administrateur pratique un mode de gestion interventionniste). Simon
n'avait pas offert de garantie personnelle pour d'autres dettes - à
l'exception de la marge de crédit bancaire, évidemment.
Serge avait auparavant visité les installations de production
et la salle
d'exposition; à son avis, si Cuisi-Décor faisait faillite,
la banque aurait
un manque à gagner, et les créanciers non garantis n'obtiendraient
rien.
LE DÉPÔT D'UNE PROPOSITION
Selon Serge, cependant, la situation n'était pas désespérée
:
l'entreprise avait de bonnes chances de survivre si elle faisait une
proposition à ses créanciers en vertu de la Loi sur
la faillite et
l'insolvabilité. Il arrive que des entreprises fassent
faillite sans que
cela ne soit vraiment nécessaire. Même insolvable, une
entreprise peut
souvent être sauvée si l'on agit à temps.
Pour ce faire, l'entreprise dépose auprès du syndic une
proposition
destinée aux créanciers. Ce qu'on propose aux créanciers,
c'est un
compromis portant sur les sommes qui leur sont dues et visant à
donner une chance de survie à l'entreprise. Les propriétaires
de
l'entreprise et le syndic préparent ensemble une proposition
qui
permettra à l'entreprise et aux créanciers de sortir
gagnants de la
situation. En général, on demande aux créanciers
de renoncer à leurs
créances et d'accepter que l'entreprise leur verse graduellement
un
certain pourcentage (20 % ou 50 %, p. ex.) de chaque dollar dû.
Il
arrive parfois qu'une entreprise rembourse la totalité des sommes
dues; elle jouira alors d'un moratoire qui suspendra l'exécution
des
paiements (pour une période de 6 à 12 mois, p. ex.).
Les biens fournis
dans les 30 jours qui précèdent le dépôt
de la proposition - ou le
dépôt d'un avis d'intention - n'ont pas à être
retournés si la
proposition est acceptée; toutefois, il se peut que ces biens
doivent
être rendus aux fournisseurs si la proposition est rejetée,
ou encore si
un séquestre est nommé.
La proposition doit comprendre des clauses prévoyant le paiement
des
retenues à la source sur les salaires dans les six mois suivant
l'approbation de la proposition par le tribunal; le paiement des salaires
et des paies de vacances non versés aux employés et ex-employés,
immédiatement après l'approbation du tribunal (jusqu'à
concurrence de
2000 $); le versement d'une pénalité au locateur après
l'approbation du
tribunal (lorsque le locataire choisit d'annuler le bail).
Si cette proposition est acceptée, l'entreprise gagne, car elle
obtient
une seconde chance. Les créanciers gagnent également
puisqu'ils
conservent un client et qu'ils récupèrent davantage d'argent
que dans
le cas d'une faillite. La proposition a également certains avantages
immédiats pour une entreprise menacée par ses créanciers
:
-
elle met fin à toute poursuite entamée ou envisagée
par un créancier non garanti;
-
elle laisse le temps à l'entreprise de contacter ses créanciers
afin de leur expliquer ses difficultés financières et de
leur demander leur appui;
-
si un créancier garanti a signifié son intention de
faire valoir sa garantie, mais que le délai de 10 jours ne s'est
pas encore écoulé, un sursis des procédures pourra
être opposé à ce créancier garanti.
Au cours de la rencontre, Serge a affirmé que, en tant que
syndic, son
rôle consistait à examiner les activités de l'entreprise
de Simon, puis à
présenter un rapport aux créanciers. Il avait préparé
un tableau
montrant d'une part ce que les créanciers non garantis recevraient
en
cas de faillite, et de l'autre ce qu'il recevraient aux termes d'une
proposition. Le dépôt d'une proposition a pour effet de
confier le sort
de l'entreprise à ses créanciers.
Lors d'une réunion tenue environ trois semaines après
le dépôt de la
proposition, les créanciers votent (en personne, par procuration
ou par
courrier) afin d'accepter ou de rejeter cette proposition. La proposition
doit recevoir l'appui de plus de 50 % des créanciers ayant droit
de
vote, et ceux-ci doivent représenter au moins les deux tiers
de la
valeur des créances. La proposition doit ensuite être
approuvée par le
tribunal. Avant cette approbation, le syndic doit surveiller les activités
de l'entreprise pendant au moins six semaines. D'ordinaire, le tribunal
approuvera la proposition s'il est clair qu'elle représente
une solution
plus avantageuse pour les créanciers qu'une faillite.
Si la proposition est acceptée par les créanciers et approuvée
par le
tribunal, tous les créanciers non garantis (non seulement ceux
qui ont
voté en faveur de la proposition) seront liés par ses
clauses. Serge a
cependant adressé une mise en garde à Simon : si la proposition
n'obtient pas l'approbation des créanciers ou celle du tribunal,
Simon
sera immédiatement réputé avoir fait faillite
le jour où il a déposé la
proposition. De plus, si les clauses de la proposition ne sont pas
honorées, le syndic ou l'un des créanciers pourra demander
au tribunal
d'annuler la proposition et de mettre l'entreprise en faillite.
Pour établir le montant offert aux créanciers, une entreprise
doit
déterminer le montant maximal qu'elle peut se permettre de verser
sur
une période raisonnable - trois ans, par exemple - tout en
s'assurant que les propriétaires ne consacrent pas tous leurs
efforts à
sauver l'entreprise sans que cela en vaille la peine. Serge a affirmé
à
Simon que, selon lui, les créanciers et le tribunal accepteraient
probablement une proposition qui permettrait aux créanciers
non
garantis de récupérer environ 20 % du montant qui leur
est dû, et qui
prévoierait le paiement des retenues à la source dans
les six mois
suivant l'approbation du tribunal.
Cette proposition était avantageuse pour les créanciers,
qui
conserveraient ainsi un client tout en recevant des paiements totalisant
environ 20 % de leur créance - bien plus qu'une faillite ne
pourrait
leur rapporter. Serge a toutefois prévenu Simon que si de fréquentes
disputes étaient survenues avec certains de ses fournisseurs,
ceux-ci
pourraient choisir ce moment pour se venger et voter contre la
proposition, même au risque de perdre tout le montant de leur
créance.
Mais les relations n'étaient pas tendues entre Simon et ses
fournisseurs; ceux-ci voulaient évidemment récupérer
leur argent,
mais ils paraissaient sensibles aux difficultés de leur client.
À l'issue de leur réunion, Simon et Lucie ont demandé
au syndic de
préparer les documents nécessaires au dépôt
de la proposition. Les
documents seraient prêts à être signés dans
trois jours, et une
assemblée des créanciers serait tenue dans trois semaines
afin de
soumettre la proposition au vote.
Avant de faire la proposition, il leur faudrait d'abord discuter de
ce
projet avec la banque, le seul créancier garanti de Cuisi-Décor.
L'appui de cet unique créancier garanti était essentiel,
car il avait le
droit d'utiliser sa créance garantie pour faire obstacle à
la proposition,
mettant du même coup l'entreprise en faillite. Serge, Simon et
Lucie
ont examiné les budgets établis pour les deux prochains
exercices;
Serge a fait remarquer que les états détaillés
de l'évolution de la
situation financière prévoyaient le remboursement de
près du tiers du
montant actuel de la marge de crédit bancaire d'ici la fin du
deuxième
exercice. Lucie a expliqué que ce remboursement était
nécessaire, car
la banque avait exigé une amélioration de sa garantie,
sans quoi elle
retirerait son appui à l'entreprise. Serge était du même
avis, ajoutant
que la garantie de la banque s'était effritée au cours
des derniers mois;
pour que la proposition ait une chance d'être acceptée,
il fallait
convaincre la banque de l'appuyer.
L'APPUI DE LA BANQUE
Quelques jours plus tard, ils ont rencontré un des cadres supérieurs
de
la banque, Monique Laflamme. Celle-ci travaillait au sein de la section
des lignes de crédit spéciales qui traite les dossiers
des clients
connaissant des difficultés financières ou potentiellement
insolvables.
Après avoir examiné la proposition et les états
de l'évolution de la
situation financière, Monique a affirmé que la banque
était prête à
appuyer la proposition, à condition que sa garantie ne soit
pas
compromise. Serge l'a rassurée en disant que si la proposition
était
acceptée, la position de la banque s'en trouverait renforcée.
Si
l'entreprise était liquidée, la banque aurait probablement
un manque à
gagner. Aux termes de la proposition, cependant, la garantie de la
banque serait améliorée et ce, pour deux raisons : premièrement,
les
retenues à la source dues au moment du dépôt de
la proposition
devraient être payées dans les six mois suivant l'approbation
de la
proposition par le tribunal (dans le cas d'une mise sous séquestre
ou
d'une faillite, cette créance de Revenu Canada aurait priorité
sur la
garantie de la banque); deuxièmement, les états de l'évolution
de la
situation financière fournis par l'entreprise indiquaient qu'environ
un
tiers du prêt bancaire serait remboursé d'ici la fin du
deuxième
exercice.
Monique s'est dite satisfaite par ces explications et a affirmé
que si
Cuisi-Décor atteignait ses objectifs, l'entreprise pourrait
continuer à
compter sur l'appui de la banque.
LA SUITE DES ÉVÉNEMENTS
Cette histoire se termine bien, car les créanciers ont voté
en faveur de
la proposition; quelques semaines plus tard, le tribunal l'a approuvée
à
son tour. Depuis le dépôt de la proposition, l'entreprise
de Simon a
toujours honoré les clauses de cette proposition.
Tous sont sortis gagnants de cette situation. Les créanciers
ont
conservé un client et ont récupéré plus
de 20 % de leur créance, alors
qu'une faillite ne leur aurait rien rapporté. Quant à
Simon, il a eu la
chance de sauver son entreprise qui se trouve de nouveau dans une
bonne situation financière. Et n'oublions pas Lucie Chung, la
CGA de
Simon; elle a la satisfaction d'être venue en aide à son
client - un
client qu'elle conservera sans doute très longtemps!
Earl Sands, MBA, CIP, CGA, est membre de l'Association
canadienne des professionnels de l'insolvabilité et exerce la
profession
de syndic. Il est président de E. Sands & Associates Inc.,
un cabinet
de syndics comptant quatre bureaux en Colombie-Britannique et qui se
spécialise exclusivement dans les faillites et les cas d'insolvabilité.
Adresse Internet : http://www.sands-trustee.com;
courrier
électronique : trustee@sands-trustee.com |